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La communauté des Béatitudes
Apprivoiser l'Évangile de Matthieu

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Francine Robert
3 mai 2005

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5e article d'une série de 6 qui se proposent d'explorer, en lien avec la culture contemporaine, des grands thèmes de l’Évangile de Matthieu.

Nota Bene - Ce texte a paru en Juin 1998 dans la Revue Prêtres et pasteurs; il a été adapté pour le médium Internet par le Service catéchétique viatorien.

Se faire petit

Le discours sur la vie ecclésiale (Mt 18) s'ouvre sur le thème des « petits ». « Qui est le plus grand dans le Règne? », demandent les disciples. Jésus corrige par « entrer » dans le Règne, i.e. déborder le cadre étroit de la Loi (Mt 5,20).

Entrer dans la dynamique du Règne, c'est devenir un petit. On répond en toute gratuité aux besoins d'un enfant bien avant qu'il puisse le « mériter ». Ainsi Dieu fait-il avec tous (Mt 5,45).

Contrairement aux scribes et aux pharisiens qui, avec dureté et mépris, lient de lourds fardeaux sur les épaules des autres, le disciple de Jésus est appelé à « se faire petit » comme son maître. L'humilité définit la personne de Jésus (Mt 11,29-30).

Plus loin (Mt 23,12), Jésus invite les disciples à ne pas ressembler aux scribes et pharisiens mais plutôt à se faire proche des « enfants » impuissants, ceux qui ploient sous le poids des lois, auxquels Jésus offre le repos (joug léger), car il est, lui, un petit. Quand ce petit est égaré, la communauté doit lui remanifester ce Dieu qui l'aime et le cherche (Mt 18,6-14).

Chemin de pardon, chemin de conversion

L'annonce de la Bonne Nouvelle de Dieu est faite tant...

  • aux foules écrasées de fatigue;
  • à la communauté des croyants;
  • à soi-même.

Ainsi tous sont en chemin de conversion à la gratuité de Dieu. C'est un chemin de pardon, toujours associé dans la Bible à la compassion divine.

Celui qui quitte ce chemin et qui scandalise des petits, il faut tenter de le réintroduire dans la dynamique fraternelle et libératrice. Jésus, l'Emmanu-El, est au milieu du groupe rassemblé en son Nom pour l'en prier.

Le frère qui s'écarte de ce chemin devient pour vous, chrétiens, comme le païen et le publicain : ceux-là même que Jésus évangélise en actes concrets, manifestant dans leur vie un visage de Dieu qu'ils ne connaissent pas encore! Dirions-nous « ré-évangéliser »?

Compassion universelle

Jésus conclut sur la dynamique ecclésiale du pardon par la parabole du débiteur impitoyable : le serviteur que le roi délivre de sa dette tient à la gorge son collègue endetté. Geste de pardon et de compassion, l'annulation gratuite de la dette est donnée pour être partagée avec tous (Mt 18,27.33; Mt 23,23).

Cette parabole rappelle la gratuité de Dieu et nous indique le chemin : être pour les autres ce que Dieu est pour nous, lui qui est sollicitude et compassion pour vos besoins et vos manques. Ainsi votre justice dépasse celle des pharisiens.

Saisir la Parole

La réflexion de Mt sur l'expérience ecclésiale déborde le chapitre 18. Entre autres aspects, l'insistance originale de Mt sur l'importance du « comprendre » nous est contemporaine.

Qui entend la Parole du Règne et ne la comprend pas finit par la perdre en chemin; qui l'entend et la comprend porte du fruit1 (Mt 13,14s.19.23.51; Mt 16,12; Mt 17,13). En conséquence, Jésus s'en soucie: « Avez-vous compris tout cela? ». Belle question de nos pédagogies actuelles!

Jésus proclame la Bonne Nouvelle à tout le monde, appelant les foules à écouter et à comprendre (Mt 15,10). De ces foules émergent des disciples à qui il consacre du temps afin qu'ils approfondissent leur foi et portent du fruit. Nous appellerions cela aujourd'hui « éducation de la foi »

Soulignons toutefois que la parabole du Semeur montre que « comprendre » concerne toute personne, pas seulement les apôtres.

Doute et foi

Matthieu traite la foi des disciples avec une approche nuancée, reflet d'une réflexion élaborée sur le « croire ». Jésus qualifie les disciples de « peu-croyant » 5 fois2. Il n'emploie jamais ce mot pour les foules; si besoin est, il parle de non-croire. Le doute fait partie du croire.

Ce réalisme convient bien à une Église en crise, comme une barque dans la tempête : la foi est là dans l'invocation liturgique « Seigneur, sauve! », mais on craint quand même de couler. « Peu-croyant » qualifie ailleurs l'inquiétude du lendemain ou du manque de pain et l'incapacité du groupe à délivrer un enfant. Et Pierre : lors de la marche sur les eaux, il réclame une preuve d'identité, l'obtient, et puis coule. Jésus lui dit : pourquoi as-tu douté, peu-croyant?

Ce réalisme sur l'Église ne prend pas un ton d'accusation ou de déception mais de constat : le croire est un chemin intérieur progressif, tout comme comprendre, entrer dans le Règne ou vous serez parfaits. Remonté en barque, Pierre qui a douté se prosterne probablement lui aussi. Dans le récit d'apparition le plus solennel des Évangiles (Mt 28,17), Matthieu reprend sans commentaire ces 2 verbes : les Onze apôtres se prosternent et doutent en même temps3. Ce qui ne les disqualifie pas pour la responsabilité de la mission.

L'Église de Matthieu se reconnaît inscrite dans l'ambiguïté de l'histoire et du monde : champs d'ivraie et de bon grain, filet ramenant de tout, tablée de noces rassemblant mauvais et bons. Le tri du Jugement appartient à l'avenir du Fils de l'Homme4.

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